Regard sur…

 

 

Dans le cadre d’un partenariat entre l’association Anacrouse – Université Paris 8 et le festival JUNE EVENTS, l’Atelier de Paris / CDCN a proposé à plusieurs étudiants d’écrire un article, un regard, sur le spectacle de leur choix durant le festival. On vous laisse découvrir...

 

©A.I.M.E

 

Un regard sur…
Nos amours de Julie Nioche par M.M.

 

Il y a d’abord un dos, dans la pénombre de ce début de représentation. Sa peau est couverte de dessins, peut-être des cicatrices, des plantes, ou des organes : un intérieur affleurant sur la peau, qui se met à bouger, traversé d’énergies isolées. Un battement, une pulsation. C’est doux et précis, comme les frappes des doigts sur le clavecin absent des variations Golberg qui se fredonnent a capella durant tout le spectacle. Un vaste cercle lumineux, au-dessus de la scène, éclaire le corps autant qu’il le transforme en ombre, va jusqu’à l’engloutir. 

 

Sur le morceau de Bach toujours chanté, une étrange danse se déploie, en jeu permanent entre la tension et le relâchement, la virtuosité et la désinvolture, la maîtrise et le laisser faire. Parce que Sabine Macher m’a posé la question, avant le spectacle, de ce que m’évoquait son titre, la pièce de Julie Nioche est hantée de ces amours : les miennes et les vôtres, celles de ce corps dansant qui parcourt l’espace du plateau, mû par une force infinie qui le déplace et laisse derrière lui certaines parties à l’abandon, comme la queue des comètes. C’est tantôt la tête qui roule, entraînée par le mouvement, les membres qui sont projetés loin du centre, les seins qui tremblent. Le corps chute, au milieu du cercle, se traîne maintenant au sol, comme devenu soudain superbement empêché de se tenir debout. La lumière flottante aidant, ce tourbillon énergétique m’enivre, je suis comme bougée aussi, je deviens ces points de mobilité dessinés sur le buste, qui déjà s’effacent un peu, au contact du sol, et sous l’effet de la sueur qui coule. Nos amours : celles que nous avons en commun. 

 

Je regarde la deuxième personne, qui se tient, au fond de la scène, en contrepoint, debout et presque immobile. Je pensais qu’elle ne faisait que voir, mais c’est elle qui manie le cercle lumineux, comme une marionnette géante. Et justement, sur une variation plus lente, le corps de la danseuse s’est agrippé au cercle qui le soulève, doucement… Suspension. Souffle retenu. Polarités du haut et du bas, étirement. C’est presque magique. Nos amours : celles qui sont, en français, parce que plurielles, féminines. 

 

La danse de Julie Nioche ne triche pas. Les équilibres sont des déséquilibres. Debout sur un pied, le buste bascule en avant, se rattrape au sol, se redresse. La jambe de terre tremble, l’autre parcourt nerveusement l’espace. Cet essai désespéré de trouver un endroit de stabilité donne le vertige, rend sensible la force gravitaire à laquelle est soumis le corps dansant, qui à ce moment devient fragile, secoué par la précarité de sa station verticale, environné de toutes ces forces invisibles qui l’attirent vers le bas. Il est le dernier résistant, à la périphérie du cercle de lumière, contre cette envie folle de chuter. Et pourtant, ça recommence : comme dans une transe, il faut repartir, courir, danser, s’élever dans les airs pour savoir qu’on retombera quand même. Dans cette danse, nul point d’arrivée : ça se déploie, ça pourrait repartir toujours, s’il n’y avait l’épuisement, et la fin de la musique. Selon la légende, les variations de Bach auraient été écrites pour soigner les insomnies du comte Keyserling : il y a dans la traversée d’énergies que nous propose Julie Nioche quelque chose qui prend soin, à distance, de nos corps, en réveillant sensuellement, par effleurements, les traces laissées dans nos corps par nos amours. 

 

 

M.M.

 

©Valerie Giger

 

Un regard sur…
CTRL-V (LP) de Cosima Grand par Annabelle Pirlot

 

Dans la lumière froide et le paysage désertique et loufoque de CRTL-V, deux femmes agissent en scène. Elles nous font face mais ne nous toisent pas. Elles ont l’intelligence d’assumer leur visage poupin sans faire de manières, jusqu’à déplacer cette réalité partielle d’elles-mêmes et nous la faire oublier. Elles retournent de la même manière les images d’athlètes moqueuses, de poupées robotiques, d’hôtesses de l’air souterraines, d’utilisatrice banales de technologies numériques quotidiennes, de futuristes des années 70 actuels, de rockeuses dans un terrain de basket, de femmes-enfantes futées ... Elles ne passent pas du coq à l’âne, toutes ces figures qu’elles m’évoquent semble pouvoir coexister, se contenir et prendre sens dans une temporalité assez concentrée.

Dès le début de la pièce elles s’emparent chacune d’un micro pour déclarer avec franchise et simplicité, «d’une voix douce et calme», qu’avant toute chose, elles porteraient une pièce bien à leur mesure. De la façon dont elles l’entendent. Travaillant à s’affranchir des stéréotypes encore tellement présents et dominants sur la féminité et ce que devrait faire une femme en tant qu’artiste, en tant que danseuse/chorégraphe.

Elles répètent et insistent sans se noyer dans l’obstination, prononçant clairement ce qu’elles ont à nous dire, transformant leur matière textuelle en poésie sonore, suivant la batterie sans y être soumises, mélomanes-musiciennes à leur façon. Elles prennent aussi leurs marges, plus loin au fond de scène, au moment où la salle aurait peut-être besoin d’une plus grande profondeur.

 

Je me dis en les regardant qu’elles s’attaquent à un sujet vaste avec beaucoup d’humilité, sans s’amoindrir. Elles s’activent sans relâche, jouant autant avec les matériaux qui semblent leur plaire qu’avec les attentes que nous pourrions avoir d’elles. Allant sans crainte ni héroïsme à l’endroit de leurs limites, déformant leurs contours, sans nous imposer une esthétique de l’effort et de l’accomplissement. 

 

 

Cosima Grand, en tant que chorégraphe, semble avoir donné une belle place à ses coéquipiers, et particulièrement à Milena Keller qui l’accompagne sur scène, dans une puissante complicité qui ne se perd jamais dans la fusion. Je n’ai pas de doute sur l’intelligence et la sensibilité de cette proposition. Elles ont gagné ma confiance sur leur engagement, ne se ternissant pas dans le solennel. CTRL-V est peut-être un échantillon bien dosé d’un énorme potentiel.

 

Annabelle Pirlot.

 

 

©Patrick Berger

 

Un regard sur…
Weaver-Quintet d’Alexandre Roccoli par Annaëlle Toussaere

 

Partir du document. Un espace de rencontre. Couper à son tour. Tenter de dérouler le fil. Passer par le mythe du « tarentulisme » pour entrer en transe. Oublier l’objet.

Il ne s’agit pas de se réapproprier le geste ouvrier, de l’assimiler comme matière chorégraphique, mais plutôt d’en extraire la dimension historique pour explorer les différentes modalités d’un rite féminin. Le « tarentulisme » est en effet une maladie dont étaient supposément atteintes les tisseuses du Sud de l’Italie. Ces dernières se livraient alors à la tarentelle après avoir été « piquées » par les tarentules résidant dans leurs tissus.

Le spectateur est invité à visionner trois courts objets filmiques, contextualisation ou entrée en matière de la pièce d’Alexandre Roccoli, ensuite interprétée par trois danseuses, une compositrice électro-accoustique et une régisseuse lumière, afin de prendre tout d’abord connaissance du mythe contemporain qui la sous-tend.

 

Le premier propose une présentation évolutive, de l’atelier de tissage à la scène. Le pied chaussé de baskets se relève, se rabat mécaniquement vers le sol. La main parcourt les fils tandis que la caméra voyage entre les installations du métier à tisser, qu’il s’agisse de la perception de l’ouvri(è)r(e) ou d’une projection esthétique qui se fait transe à partir de l’aliénation du travail. Techno. Flash rouge et danse. [Les images sont extraites de la seconde pièce présentée par Roccoli à june events, Longing.] Un entretien y fait suite, d’une ouvrière aujourd’hui retraitée, qui relate différents aspects de son métier. La dimension historique commence à s’affirmer. Le spectateur peut dans le même temps s’identifier, se projeter dans ce témoignage. La main, la sienne, passe à nouveau sur la table, comme pour parcourir le tissu. Une mémoire. Un geste. Dans le bus, j’entendrai « on aurait dit qu’elle [sa main] dansait ! ». Cependant, en prenant compte du public présent, l’horizon de l’ouvrière est loin, et les rires rappellent davantage un vécu d’écoute, de grand-parents, d’arrière grand-parents. Ah où est-ce qu’elle est ma canne ! Et puis on les amenait au four mais ça, je sais pas pourquoi. L’entretien se clôt alors sur « et puis ça a fermé ». Fin des ateliers de tissage, comme la fin d’une belle histoire, alors que c’est peut-être ici que tout aurait pu commencer. Une voix off de documentariste italien prend alors le relais. La distance prend ainsi le pas puisque le « tarentulisme » est abordé dans la perspective de passage du monde paysan à l’ère industrielle. En effet en 1996 un jeune ouvrier de 23 ans est transféré à l’hôpital de Milan car sa présupposée morsure de serpent se serait aggravée car causée par une tarentule. Il aurait alors témoigné, qu’avant, cela aurait pu être soigné par la danse et la musique. Le documentariste précise que ce rite aurait à l’origine été initié entre femmes, pour s’affranchir y compris des contraintes sociales et familiales, dans un cadre autorisé donc, et plus particulièrement au printemps pour assouvir leur « besoin sexuel ». Elles utilisaient alors pour se préparer une plante grasse qui produit de petites fleurs bleues pour se lubrifier les yeux et les « mamelles » (termes de la traduction de l’italien en sous-titre français, énoncés par une interprète franco-italienne). Je souhaite ajouter en écho à ce propos, que Frantz Fanon condamne ce type de danse dans Les damnés de la terre au chapitre « De la violence ». En effet les danses en cercle sont pour lui un moyen d’évacuation de la violence en puissance chez le colonisé (dans un contexte post-colonial à superposer dans le contexte des études de genres, et de lutte des classes, l’ouvrière étant à la fois femme et en bas de la hiérarchie sociale). Cette violence est alors « canalisée, transformée, escamotée », la danse évite les « confrontations très réelles et très immédiates » en « épuisant son affectivité » : « Le cercle de la danse est un cercle permissif » qui « protège et autorise ».

 

Il semblerait alors qu’Alexandre Roccoli n’ait pas fait le choix de cette dimension politique, et n’ait pas non plus utilisé directement son matériau documentaire, pour recomposer ce qui évoque un sabbat de sorcières, rythmé par l’actionnement des métiers à tisser, mis en musique par Deena Abdelwahed. Le regard, la présence des danseuses participent d’une adresse directe aux spectateurs, d’autant plus forte qu’en avant-scène. Si elles ne se sont pas nécessairement lubrifiées les yeux à leur tour, leur adresse est très calme, et ne présente aucune trace démonstratrice de folie. La contextualisation de cette pièce pourrait ainsi en partie desservir le matériau gestuel du métier d’ouvrier qui n’est pas activé ici, ou du moins dans une perspective davantage imaginaire, fantasmée, en défense plutôt à l’irrationalité propre au mythe. Le jeu sur les codes est alors tourné vers cette tentative de s’approprier le mythe du tarentulisme. Les ouvrières sont sublimées en corps jeune et vigoureux des danseuses, bien qu’elles conservent à certains moments des blocages, une raideur dans la tête, la jambe traîne, fermeture. Tout à la fois, les ouvrières ont elles aussi le droit de se faire danseuse. Leur signature : la singularité des regards, à la fois pluriels et tournés dans une direction. Le public sans médiation. Ni honte, ni dignité appuyée. Nous sommes juste là, présentes. Enveloppées du mystère qu’entoure la danse (le strange world de Laban).

La transe est ainsi construite en processus, ligne de conduite faite de ruptures, de rythmes variables, qui s’ouvre sur un duo à l’esthétique « classique », notamment connotée par la qualité des pas et l’accompagnement au piano, comme librement inspiré par la traditionnelle tarentelle pour accueillir le spectateur sur un terrain d’attente connu de lui. Les pas se font tours, prises de risques. Du grand jour, de la lumière, nous descendons dans l’obscurité. Elles dansent le métier à tisser. Coulissement, enchaînement réglé répété, glissement des fils, démêlement. Noir. Une troisième danseuse apparaît dans le fond de scène, de dos, immobile. Elle s’avance en avant scène, bras levés. La séance commence. Elle entame une marche de face, pas qui se croise, regard public, très fort. Le croisement des pas se fait progressivement contrainte, chute. 

Les trois se rejoignent. La cérémonie de sabbat peut commencer. Jette les têtes ! Des couteaux sonores secouent, plantent, tranchent. A l’unisson. Cogne, jette ! Fête.

Vêtues de noir, carrés de peau. Perdue dans la suie, regarde ce qui l’entoure, cherche à s’extirper. Mémoire du travail. Corps langoureux. Transe, puis plus rien. Tout est lourd, relâché.Murmures de Deena dans la pénombre. Murmure des femmes. Le spectateur aussi dans la chaleur, sent l’air chargé, écrasé depuis le sommet de la tête par le silence étouffant, insufflé de la bouche et de la langue qui parle au creux de son oreille.

Vie des femmes. Entre-soi secret du gynécée. Elles se confient, s’activent toutes à la fois chacune et ensemble. Voix se mêle. Chant qui souffle, se tait. La respiration aussi. A plat ventre l’araignée. Elle avance précautionneusement, se désarticule, se fait humaine raidie de la tête aux pieds, avance sur le dos.

Battle. Forme un cercle d’improvisation autour d’elle. L’araignée contamine les autres. Transe. Répétitive. Thème et variation. Tape, tape, tape, tape. Ici, là, et puis là, et encore là.

A nouveau le métier à tisser rythme. Elles même se tissent. Lier, délier, ouverture de bras pour  repasser entre. Sur la techno. Le sabbat reprend dans une autre temporalité. Ralenti. Dilatation. Reprise de la techno. Silence. 

Un chant simple s’accélère. L’éclairagiste et la musicienne. Elles dansent aussi. A leur ouvrage.

Parle, parle pas. Isolations. Blocage. Fête reprend. Les cloches sonnent. Les métiers à tisser répondent en écho. Quelle heure ? Le temps s’arrête. Poses de statues. Glissement au sol. UN. Une masse. Stop. Rythme à l’intérieur de ce corps recomposé. L’imbrication de chair émerge, grandit. Une tête. Une fesse dans la lumière. Oui, lumière entre les jambes. Le sabbat sexuel. Les corps s’agitent les uns entre les autres, très vite. La lumière se rapproche, œil voyeur des spectateurs. Du corps sans organe sort, par la fesse, la seconde araignée, retournée sur le dos. La piqûre a infusé sous la peau. Déborde. A travers les yeux. Ligne de danse. Une musique traditionnelle italienne les conduit à leur rythme en farandole. Regard public. 

Noir. 

 

Annaëlle Toussaere